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Racheter ses péchés pour sauver des vies : les indulgences pour la rédemption des captifs en Méditerranée (1737)

Racheter ses péchés pour sauver des vies :

les indulgences pour la rédemption des captifs en Méditerranée (1737)

Mandement de l'évêque de Saint-Flour (1737)
Mandement de l'évêque de Saint-Flour (1737)

Le document présenté en ce mois de février est un mandement de l’évêque et seigneur de Saint-Flour, Joachim-Joseph d’Estaing en date du 13 août 1737. C’est à dire une instruction religieuse, destinée à l’ensemble des membres et fidèles de son diocèse, par laquelle il autorise Guillaume Cebiel, habitant de Saint-Flour à « recevoir et ramasser les Aumônes qui seront faites par les fidèles de notre diocèse pour la Rédemption des Fidèles Captifs parmy les Infidèles ». Le dit Cebiel est commissionné à cet effet par le révérend père Claude de Massac, général de l’ordre de la Très Sainte Trinité et de la Rédemption des Captifs, aussi dénommé ordre des Trinitaires ou Mathurins. Cet ordre, fondé en 1194 par les Français saint Jean de Matha et saint Félix de Valois et approuvé en 1198 par le pape Innocent III, a pour but de racheter les chrétiens captifs des mercenaires musulmans.

Comme le rappelle l’entête du document, les Trinitaires bénéficient peu à peu de diverses « indulgences et grâces données à perpétuité aux confrères, sœurs et bienfacteurs de la Confrairie » par les papes successifs. Le premier paragraphe en présente ainsi un abrégé : « spécialement ceux qui feront Aumône pour la Très Sainte Trinité, tant eux que leurs parens et amis, tants vivans que trépassez […], ont octroyé pour chaque Aumône qu’on donnera, sept ans de pardon ». Faire un don à cet ordre permet d’obtenir une indulgence, c’est-à-dire une rémission totale ou partielle devant Dieu de la peine temporelle encourue en raison d'un péché déjà pardonné. En effet, dans la doctrine catholique, le pardon du péché par la confession et la communion avec Dieu, entraîne la remise des peines dites « éternelles » du péché mais pas des peines dites « temporelles » qui, elles, demeurent. Ces dernières, si elles ne sont pas apurées sur terre par des actes de foi ou des œuvres de charité, peuvent engendrer une période de purgatoire au moment de la mort. L’indulgence apparait dès lors comme un moyen simple d’y remédier, en plus de constituer une source de revenus non négligeable pour les institutions religieuses. En participant au rachat des esclaves chrétiens, les fidèles du diocèse de Saint-Flour rachètent une partie de leurs péchés : c’est l’origine même du concept de rédemption qui provient du latin redemptio, lui-même dérivé de redimere, « racheter ». Ces indulgences sont accordées par le pape dont on retrouve les armoiries, ici celles de Benoît XIII, en haut à gauche, aux côtés des armoiries de Monseigneur d’Estaing. En plus de cette légitimation religieuse, comme le rappelle le deuxième paragraphe, l’ordre des Trinitaires bénéficie également de lettres-patentes octroyées par le roi de France Louis XV, en mai 1720, visant à favoriser leurs quêtes « sans qu’il soit donné aucun trouble ni empêchement ».

L’objet de ces quêtes est bien de permettre le rachat des chrétiens captifs en Afrique du Nord. Ainsi, « en 1697, 1698 et 1699 cinq cents captifs ont esté rachetez à Maroc, Tunis, Alger et Tripoli, et en 1700 le nombre de soixante-quatre. […] En 1719 et 1720 l’on peut compter plus de mille captifs délivrez des fers et tirez de la servitude où ils étaient réduits. […] Les députez du même ordre sont actuellement à Cadix pour en racheter un plus grand nombre au royaume de Maroc. Ils espèrent que le Roy de ce païs-là, auquel tous les esclaves appartiennent, voudra bien traiter avec eux de la délivrance des François ». En effet, depuis le début du XVIe siècle, les navires chrétiens en Méditerranée, comme les zones côtières, sont régulièrement attaqués par des pirates ou corsaires, communément appelés « Barbaresques », et provenant d’Afrique du Nord. Le but principal de ces razzias est de capturer des esclaves chrétiens pour la traite ottomane et le marché de l’esclavage musulman. Les historiens estiment que plus d’un million d’Européens ont ainsi été capturés entre 1530 et 1780. Pour exemple, entre 1620 et 1630, 936 bâtiments chrétiens saisis par les corsaires furent amenés à Alger et selon les archives du Consulat de France à Alger, d’octobre 1628 à août 1634, 80 navires et 1331 captifs avaient été pris aux seuls Français[1].

Illustration d'une affiche d'appel de fonds pour le rachat des captifs [1727] , cote ADC : 6 J 87
Illustration d'une affiche d'appel de fonds pour le rachat des captifs [1727] , cote ADC : 6 J 87

Ce pan d’histoire moderne, assez méconnu, a fait un retour inattendu dans le débat public contemporain, notamment aux États-Unis, où à la suite des attentats du 11 septembre 2001, une assimilation s’est faite entre terrorisme moderne et courses barbaresques. Plusieurs historiens américains se sont alors intéressés à cette période, dont Gillian Weiss, autrice de Captifs et corsaires. Elle démontre comment le rachat de ces captifs, soutenu par la monarchie française, a concouru peu à peu à définir une identité française en distinguant ceux appartenant à la communauté, de ceux qui en étaient exclus comme les protestants ou convertis à l’islam. Ces libérations de captifs furent aussi un outil politique pour renforcer le royaume de France et plus tard légitimer l’expansion coloniale. Pour Gillian Weiss, l’activité même des ordres religieux tel que les Trinitaires, a contribué à produire une propagande « manifestant auprès des résidents de l’intérieur des terres, les horreurs de l’esclavage de Barbarie et le bonheur d’être sujet du roi de France[2] ». C’est le cas particulièrement des processions organisées au retour des captifs comme mis en avant dans ce document : « le 14 janvier 1732 il nous a paru en procession à Paris trente-quatre captifs nouvellement rachetés à Constantinople et Alger ».

L’évêque de Saint-Flour, Joachim-Joseph d’Estaing, ne peut que s’associer à cette entreprise en permettant « pour un an aud. Cebiel, et à ses commis porteurs des présentes, ou d’une copie d’icelles collationnée par notre secrétaire et munie de Notre Sceau, de faire la Quête dans Notre Diocèse ». « Mandons aux curés de Notre Diocèse de les recevoir favorablement et d’exhorter dans leur Prône leurs Paroissiens de contribuer autant qu’ils pourront à la Rédemption des Pauvres Chrêtiens Captifs, et de leur faire connaître combien cette Aumône est agréable à Dieu et utile à leur Salut ».

 

Cote ADC : 1 G 10

Texte rédigé par Nicolas Laparra


[1] Regards européens sur l’Afrique barbaresque (1492-1830) par Charles-Robert Ageron, éditions de la Sorbonne (https://books.openedition.org/psorbonne/49303?lang=fr#anchor-toc-1-2).

[2] Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée par Gillian Weiss, Toulouse, Anacharsis, 2014, p. 78.

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