« Tonin la Méthode » (1904-1983)
« Tonin la Méthode » (1904-1983)
On aurait tout aussi bien pu titrer « Tonin le Taciturne » ou encore « Tonin le Sage », autres surnoms derrière lesquels se cache Antonin Magne. Les Archives du Cantal viennent d’acquérir et de mettre en ligne une petite collection de documents – photographies, caricatures et coupures de presse – se rapportant à l’un des plus grands champions français de l’entre-deux-guerres. Antonin Marius Magne est né le 15 février 1904 au Bex d’Ytrac[1] chez son oncle Louis Lavigne, où sa mère, Elisa Lavigne, est revenue accoucher. En effet, ses parents ont émigré en région parisienne, son père exerçant la profession de garçon-nourrisseur dans une grande ferme de Villemomble (Seine-Saint-Denis) tandis que sa mère est ménagère. Le jeune Antonin passe les quatre premières années de sa vie à Ytrac, confié à un couple d’amis, avant de rejoindre ses parents désormais fermiers à Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis). Il y retrouve Pierre, son frère cadet, né entre-temps.
A la fin de la Grande Guerre, âgé de 14 ans et passionné depuis l’enfance par les locomotives, il essaie en vain de devenir cheminot à la Compagnie des chemins de fer de l'Est. Il entre alors en apprentissage chez un marchand de cycles et de voitures des Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et se tourne peu à peu vers le cyclisme. Il dispute ses premières courses amateurs en 1920. Repéré à la suite de nombreux succès, il intègre la Société Sportive de Suresnes sous la direction de Léopold Alibert et participe aux principales épreuves amateures sur des cycles de la marque Alléluia. Il remporte ainsi plusieurs courses lors des saisons 1923 et 1924 avant de devoir effectuer son service militaire. Libéré des obligations militaires, il rejoint son entraineur Léopold Alibert et devient professionnel au sein de l’équipe Alléluia. Les premiers succès ne tardent pas. Il remporte la course Paris-Saint-Quentin dès sa première saison et prend part au Tour de France 1927, avec son frère Pierre. Malgré son inexpérience, il termine à la sixième place tout en remportant la quatorzième étape Marseille-Toulon. C’est le début d’une longue et brillante carrière qui s’étale de 1926 à 1939, couronnée de très nombreux succès parmi lesquels deux Tour de France (1931 et 1934), un titre de champion du monde (1936) et trois Grand Prix des Nations (1934, 1935 et 1936). Il dispute sa dernière Grande Boucle en 1938 et termine par une dernière victoire d’étape restée dans les annales du cyclisme. Il s’échappe à 55 kilomètres de l’arrivée en compagnie de son ami André Leducq. Les deux champions résistent au retour du peloton et franchissent la ligne d’arrivée en se tenant par l’épaule sous les vivats de la foule du Parc des Princes. La Seconde Guerre mondiale met un terme définitif à sa carrière. Il est mobilisé dans une unité du Train à Bordeaux tandis que son père meurt pendant l’exode de 1940 et que son frère Pierre est fait prisonnier en Allemagne. Il quitte Arcachon où il s’était installé pour reprendre la gestion de la ferme familiale de Livry-Gargan.
Il jouit alors d’une immense popularité acquise grâce à ses nombreux succès mais aussi du fait de sa personnalité. Présenté comme un coureur complet, à la fois endurant, intelligent et d’un courage sans faille, il a marqué son époque par son style et son caractère qui lui vaudront les surnoms de « Tonin la Méthode », ou de « Tonin le Sage ». Il est considéré comme un précurseur dans les domaines de l’entraînement et de la diététique, à la base du cyclisme moderne, mais aussi comme un champion intègre et exemplaire qui a fait sienne la devise de Lamartine : « la gloire ne peut être où la vertu n'est pas ». Interrogé par Raymond Huttier, journaliste au Miroir des Sports, pour l’écriture de l’article « Noël chez Antonin Magne, le plus grand champion français de l’année 1936 », il déclare : « je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’on me cite toujours en exemple de vertu, pourquoi l’on fait de moi une sorte d’ascète et d’apôtre du sport. On s’émerveille sur la sagesse et la régularité de l’existence que j’ai menée durant de longues années. Mon mérite est-il si grand que cela ? Je n’ai fait sans doute que suivre mon penchant naturel pour une vie austère, en grandissant dans un milieu qui m’avait préparé à cette vie-là »[2].
Il appliquera ensuite les mêmes préceptes dans une deuxième carrière de directeur sportif entre 1945 et 1969. En octobre 1945, il prend la direction de l’équipe Mercier du coureur belge Rik Van Steenbergen avec lequel il remporte les plus grandes classiques comme le Tour des Flandres 1946, Paris-Roubaix 1948 et 1952 ou encore la Flèche wallonne 1949. Il est dès lors considéré comme un des meilleurs directeurs sportifs du peloton professionnel, reconnaissable à son style vestimentaire devenu légendaire, blouse blanche et béret basque. Sous sa direction, l’équipe Mercier aux célèbres couleurs violine et or, devient une des principales équipes du cyclisme mondial des années 1950-1960. En 1960, il engage Raymond Poulidor pour son premier contrat professionnel. Les deux hommes vont alors former un duo entraineur-coureur devenu mythique dans l’histoire du cyclisme. Pendant près de dix ans, Antonin Magne fut le mentor de Poulidor. Très proches, tant par leur origines sociales et géographiques, que par leurs caractères les deux hommes nouent une profonde amitié.
Après vingt-cinq années à sa tête, à la fin de la saison 1969, Antonin Magne cède la direction de l’équipe Mercier à Louis Caput, son successeur désigné. Il ne quitte pas pour autant le monde du vélo et prend la présidence de la commission des professionnels de la Fédération française de cyclisme. Touché par la maladie de Parkinson, il décède le 8 septembre 1983 à Arcachon. Il reçoit alors les hommages du monde du cyclisme auquel il a consacré toute sa vie professionnelle : « dix-huit années de compétition, vingt-cinq années de direction sportive et dix années de fédéralisme : l'addition édifiante des services rendus au cyclisme »[1]. Il fait partie des coureurs retenus au Temple de la renommée (Hall of Fame) du l’Union cycliste internationale.
Cotes ADC : 126 Fi 11, 16 et 21
Texte rédigé par Nicolas Laparra
[2] Cote ADC : 126 Fi 34
[3] Jean-Marie Leblanc in Vélo Magazine, février 1981.