L'obituaire des prêtres de Chaudes-Aigues (XIIIe-XVIe siècles)



Une dizaine d’écritures différentes, des traits de couleurs partant dans tous les sens, des pages remplies de façon irrégulière, des petits dessins de mains ou de poissons… Non, ceci n’est pas le cahier de brouillon d’une adolescente, mais l’obituaire de la communauté des prêtres de l’église Saint-Martin de Chaudes-Aigues.

Au nombre de treize, ces prêtres – peu superstitieux – étaient amenés à recevoir des fondations de messes. Lors de son décès, toute personne pouvait léguer une certaine somme à une communauté de prêtres afin que celle-ci prie pour le salut de son âme, notamment le jour anniversaire de sa mort : cette messe est appelée « obit », du latin obire, mourir. Afin de garder une trace de ces messes à dire tous les ans, les communautés établirent des obituaires, registres organisés selon le calendrier. Pour chaque jour de l’année étaient inscrits les noms des personnes dont il fallait célébrer l’obit.

Ainsi s’explique la variété des écritures : commencé semble-t-il au XIIIe siècle, en occitan, cet obituaire fut complété au fil des ans par les prêtres successifs, jusqu’à la toute fin du XVIe siècle, en français. Ce n’est que tardivement que l’année du legs est précisée par le scribe : les premières mentions ne permettent pas de dater avec précision le registre, dont les premières pages sont manquantes.

On notera que la plupart des entrées ne se limitent pas à un nom, mais à plusieurs membres d’une même famille. C’est le cas du prieur de Saint-Martial : le 9 mars survient le décès de messire « Guilhem Volet, prior de Sant Marsal ». Mais celui-ci a semble-t-il indiqué dans son testament qu’il souhaitait qu’à chaque anniversaire de sa mort l’on prie pour son âme ainsi que celles « de son payre et de sa mayre et de mossen Johan Velay son oncle, et de sos frayres et de sas sores et de tostz los sieus [tous les siens] ». Quand il s’agit de vie éternelle, les testateurs ont tendance à être généreux.


​La peste a sans doute joué son rôle parmi les décès recensés dans cet obit. La « Peste noire » qui a sévi au XIVe siècle bien sûr, mais également d’autres épisodes funestes – dus à la peste elle-même ou à toute autre épidémie non identifiée, que l’on désignait ainsi. L’un des rédacteurs, profitant d’un espace blanc en bas de page (page de gauche du registre exposé), témoigne d’un pèlerinage à Anterrieux, à environ 6 km de Chaudes-Aigues, organisé pour faire cesser l’épidémie : « L’an 1587 et le XXIIIe jour de may, la ville et parroisse de la ville de Chaudesaigues firent veu à Dieu de aller avec la procession a Notre Dame d’Antarieux la vigille de corpore Christi [la veille de la Fête-Dieu, qui a lieu 60 jours après Pâques] affin qu’il plaise à Dieu par la intercession de la glorieuse Vierge Marie appaiser les troys fléaux que par nos peschés avons mérités. En ladite année moururent de peste en la present ville ou parroisse deux centz soixante quatorze personnes et en l’année 1586 […] jusques au nombre de 1256 ». Les deux autres fléaux ne sont pas précisés ; il pourrait s’agir du mauvais temps et de la famine.

 

L’observateur attentif aura peut-être remarqué, au milieu de ce paragraphe annonçant le pèlerinage, un mot d’une écriture différente semblant peu à sa place. Il s’agit d’une « réclame ». Ce registre est en effet composé de cahiers de parchemin, chaque cahier comprenant six feuilles pliées en deux. Afin que ces cahiers soient replacés dans l’ordre au moment de faire ou refaire la reliure, le copiste écrivait à la fin de chaque cahier les premiers mots du suivant. On pourra donc constater que ce mot, « Urbani », est repris en haut du feuillet suivant et signale la fête de saint Urbain, pape, célébrée le 25 mai.

Conformément à l’habitude des copistes médiévaux, l’obituaire est agrémenté de couleurs : des traits rouges rehaussent certaines lettres, et des fioritures rouges et bleues jaillissent des initiales de chaque paragraphe. Ces initiales, de A à G, étaient à l’origine les seuls repères signalant le passage d’un jour à l’autre. Le quantième au-dessus de chaque paragraphe et le nom du mois en haut de la page (« Maius », mai en latin) sont d’une écriture plus tardive et ont donc été ajoutés après, dans un souci pragmatique tout à fait compréhensible. Des petites mains à l’index tendu signalent des noms sans doute jugés importants. Les autres décors sont peu nombreux. On remarquera cependant l’heureuse intuition du scribe qui, sans connaître notre actuelle tradition, a placé au début du quatrième mois de l’année de beaux poissons d’avril.

 

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